Palimpsestes pour Picasso

Une tradition séculaire a fixé les formes et leurs légers décors de rinceaux, feuillages et grotesques sur l'émail crémeux de Moustiers, et aucune révolution n'avait troublé le cours paisible de ses motifs historiques, jusqu'au jour où les Fine décident d'inviter des peintres. De cette collaboration surprenante, commencée en 1978, naît une production nouvelle, riche d'invention et de promesses. Voilà que l'Atelier Fine, pour fêter ce dixième anniversaire, récidive en demandant à vingt-sept artistes de s'inspirer du plus grand céramiste du XXe siècle (un céramiste au pays de la faïence !) pour créer des hommages à Picasso.

Au fil de 15 mois de persuasion et de patience -trois artistes ne viendront pas- les invités se succèdent dans l'atelier où Vania Fine tourne pendant que son frère Johann estampe, et s'arrête parfois pour photographier les peintres au travail. Denys Fine, qui interrompt généreusement son propre travail de plasticien, Georgina Fine qui est la décoratrice et la « mère » de tout l'atelier, et son beau-frère Michel, voient naître et créent à leur tour en quelques mois cent quarante pièces modelées, tournées, estampées ou découpées. Voici que le four du potier livre des plats, des plaques et des petites sculptures qui paraphrasent très librement les portraits de Picasso, ses guitares cubistes, ses Ménines, ses Demoiselles d'Avignon, des Jacqueline, des natures mortes, des faunes et des nus d'Antibes.

Si ce goût de la citation est en effet dans l'air des années 1980, il se justifie d'autant que la production de Picasso, entre Vauvenargues et Mougins, est elle-même illuminée par le regard que le Maître a porté sur le Passé en le revivifiant par son livre dialogue avec Manet (Le Déjeuner sur l'Herbe), Vélasquez (les Ménines), Poussin (L'Enlèvement des Sabines), Delacroix (Les Femmes d'Alger), Goya (La Tauromachie), Cranach, Degas...

Les vingt-sept artistes qui ont travaillé avec l'atelier Fine n’ont aucun lien avec Picasso, ils ont sagement évité de citer le Picasso céramiste, et c'est le Picasso sculpteur, peintre et graveur que l'on retrouve dans les motifs transposés dans la faïence peinte à toutes les époques de l'artiste, de la période bleue aux « années Jacqueline », du cubisme à la sereine période néoclassique, de la suite d'Antipolis, aux maternités de sa maturité.

Les œuvres dramatiques ou engagées du maître n'ont pas inspiré les artistes invités, non plus que ses plus grands formats. Certains thèmes auraient cependant pu être exploités, comme ses colombes où les motifs sereins de la paix à la chapelle du musée de Vallauris, récemment enrichi d'une pièce de Georgina Fine, acquise par l'État, lors de la XIe biennale de Céramique.

Le résultat est plein de risque, mais aussi de sève et d'invention. Parfois l'artiste questionne Picasso, confronté à une technique qu'il découvre, et ne maîtrise pas aussi bien la peinture sur faïence que le faïencier, ou que son propre médium. Aussi, les réussites les plus manifestes viennent de ceux qui ont osé tenter un changement total d'expression, comme le photographe Carhaix réinterprétant les collages picassiens de bois, de carton ondulé et de feuilles, et qui, se rapprochant de la tradition provençale du trompe-l'œil, crée un langage personnel différent du sien.

Chaque artiste a réalisé trois à six œuvres. Les plus récentes de chacun d'eux sont les plus réussies, une fois les contraintes de la faïence acceptée, comme Ceccarelli et Morteyrol ont su le comprendre. Mais c'est le travail des Fine qui est exemplaire : ils invitent leurs amis, de Cannes à Marseille, de Sète à Paris, les logent, leur fournissent les matériaux de leur ouvrage, leurs conseils de faïenciers respectueux du métier, et provoquent ainsi la naissance de cet ensemble qui commence aujourd'hui son itinérance, pour qu'un nouveau public découvre ce « Moustiers revisité », comme Picasso entraîna derrière lui des potiers de Vallauris.

Les limites de cette expérience sont celles de l'équilibre difficile entre les contraintes de la tradition et la liberté des recherches novatrices où Moustiers doit se reconnaître. Groupées en association, les fabriques de Moustiers ont enfin retrouvé leurs lettres de noblesse. Les faïences déforment maintenant sur place leur terre et bientôt leur émail, protégeant leurs productions originales.

Aussi scandaleux que le Picasso à Vallauris en 1947, les vingt-sept créateurs qui ont travaillé à l’Atelier Fine ont tout à la fois inventé une nouvelle corde à leur arc, et écrit une nouvelle page d'histoire de la faïence de Moustiers.

Danièle Giraudy, conservateur du musée Picasso d'Antibes. (Préface du catalogue - 1988)